Je voudrais partir des propos qu’a tenu Jack Straw devant les parlementaires britanniques pour tenter une interprétation de cette mesure suspensive : « Tant que les conséquences de l’incapacité de la France et des Pays-Bas à ratifier le traité ne seront pas clarifiées, il ne serait pas raisonnable à notre avis de fixer une date pour une seconde lecture –du projet de loi référendaire ». Que veut-il dire par là ? A mon avis, les britanniques sont avant tout coincés entre deux feux et ils ne veulent pas être les « fossoyeurs » justement (ou ceux considérés comme tels) du projet de traité. D’un côté ils ont constaté comme l’Europe entière la quasi mort « politique » de la Constitution dans l’ère de « l’après-non franco-néerlandais ». Ils savent pertinemment que deux « non » venant de ces pays-là est très problématique. De l’autre restent les neuf pays qui ont dit « oui », et les treize en attente de ratification. Or, malgré le fait que la Pologne et la République Tchèque doutent maintenant du bien-fondé de ces consultations (dans le sillage de la décision britannique rappelons-le), tout le monde veut avoir son mot à dire, et chaque Etat souhaite voter, ce qui est bien démocratique et légitime. Cette évidence-là semble d’ailleurs assez absente de quelques esprits bien intentionnés chez nous qui, tels Mme Buffet et M. Moscovici, enterrent le traité et ne veulent plus en entendre parler. Blair ne voulant donc pas arbitrer en solo -et c’est sans doute bien sage- entre tuer le traité dans l’œuf (en annulant son vote référendaire) et suivre à tout prix le processus de ratification (volonté majoritaire chez les Etats), il a choisi la précaution. Suspendre la décision du référendum l’extrait de l’actualité chaude-bouillante, et lui permet de patienter dix jours jusqu’aux 16 et 17 juin prochains durant lesquels se rencontreront les chefs d’Etat et de gouvernement au Conseil européen. A ce moment là une décision collective (et normalement consensuelle) devrait être prise sur les suites à donner aux deux votes populaires négatifs, ce qui le dédouanera de toute mauvaise intention, car soulignons-le, si il a fait ce choix maintenant c’est purement circonstanciel car c’est à la mi-juin, donc dans les jours qui viennent, que le Parlement britannique devait débattre en deuxième lecture du projet de loi portant référendum.
Même si ce geste s’inscrit dans la dynamique du rejet franco-néerlandais, je ne crois pas qu’il faille considérer Tony Blair comme celui qui a porté le coup fatal au traité constitutionnel. On peut prêter des intentions malignes aux Britanniques en matière européenne, mais Blair a été et reste de loin le Premier ministre le plus europhile du Royaume. La France et les Français conserveront le titre de « fossoyeurs » de la Constitution.
Ceci se veut un texte court et interprétatif d’une décision particulière. Je ne me suis pas étendu sur les positions spécifiques de chaque pays (y compris de la Grande-Bretagne vis-à-vis du traité). Je ne veux pas non plus tomber dans la politique fiction car je pense qu’il faut attendre le Conseil de la mi-juin avant de se prononcer sur la suite des événements.


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