Une crise qu’on aurait pu prévoir ?
Définitions
- Prix FOB : prix « free on board », prix du produit prêt à être exporté, ne comprenant ni les assurances, ni le transport, ni les taxes ; donc calculé surtout sur la base de la somme « des coûts de production + marges bénéficiaires, jusqu’au port d’embarquement».
- Loi de King : nommée ainsi en l’honneur du statisticien anglais Gregory King (1648 – 1712), cette loi économique montre que l’inélasticité de l’offre, et de la demande, d’un produit agricole de base (par exemple le blé) provoque des variations de prix proportionnellement plus importantes que celles de la production, ou de la demande. Autrement dit, il y a « amplification » au niveau du prix (à la hausse, comme dans la conjoncture actuelle, ou à la baisse, dans le cas éventuel de surproduction), des dynamiques « normales » provoquées par le jeu de l’offre et de la demande.
- Groupe de Cairns : groupe de pays agro-exportateurs qui se positionne à l’OMC contre toute forme de soutien (en particulier à l’exportation) ou de protection pour les activités agricoles. Ne subventionnant pas leurs propres agricultures, ils protestent de façon permanente contre les « distorsions » que les soutiens des USA et de l’UE à leurs agricultures respectives, introduisent sur les marchés mondiaux. Cet ensemble de pays, portant le nom de la ville australienne où il s’est constitué, regroupe entre autres : le Brésil, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, l’Argentine, le Chili, l’Afrique du Sud, la Thaïlande, l’Indonésie et la Malaisie.
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Des « trucs » alimentaires que l’on a tendance à confondre…
- La sécurité alimentaire : La sécurité alimentaire est définie comme l’accès, à tout moment, pour chaque individu, à une nourriture quantitativement et qualitativement suffisante, pour mener une vie saine et active. Trois conditions sont donc indispensables pour assurer la sécurité alimentaire de tous :
- disposer d’une production alimentaire suffisante en quantité et en qualité pour couvrir les besoins de l’ensemble de la population ;
- disposer de circuits de distribution de cette production (des liens physiques entre les lieux de production et les lieux de consommation) fonctionnant correctement ;
- disposer, de la part de chaque individu, de la capacité surtout économique (mais aussi sociale et culturelle) d’accéder à la nourriture.
- L’autosuffisance alimentaire, quant à elle, peut être évaluée à plusieurs échelles. Au niveau d’un Etat, il s’agit de sa capacité à maintenir en permanence la disponibilité alimentaire au dessus du seuil de couverture des besoins. Une autosuffisance alimentaire « stricte » signifie que le pays compte seulement sur sa production nationale ; aucun Etat ne s’en tient, à l’heure actuelle, là pour l’ensemble des produits consommés par sa population. En revanche, en ce qui concerne les produits de base, plus le taux de couverture atteint grâce à la production nationale est fort, le reste étant assuré par des revenus d’exportation, plus on s’approche de l’autosuffisance. Au niveau de chaque groupe domestique, l’autosuffisance correspond à un seuil atteint soit par la production alimentaire domestique, soit par les réserves, soit par l’échange non monétaire, soit enfin par le maintien d’un niveau de revenus suffisant pour avoir en permanence la capacité de se procurer des denrées alimentaires.
- La souveraineté alimentaire : principe qui définit que chaque pays a le droit de choisir librement le mode d’approvisionnement en produits alimentaires qu’il souhaite, en conformité avec sa conception de l’intérêt collectif national ou régional. Ce principe assigne aux Etats la maîtrise des choix essentiels en matière de modes de production, de transformation et de commercialisation des produits alimentaires qu’il destine à sa population.
Les caractéristiques de base de la crise montrent à l’évidence qu’elle est, avant tout, structurelle et non conjoncturelle, même si çà et là des éléments contextuels et aléatoires (comme la sécheresse australienne, où celle sévissant en Afrique de l’Est) viennent aggraver les choses. Même si la production mondiale de céréales a atteint un niveau record en 2007 (et que les prévisions pour 2008 laissent entrevoir un tableau d’ores et déjà favorable), l’effet « ciseau » entre les pourcentages d’augmentation des niveaux de production des céréales (11 %) sur 15 ans (1992 – 2007) et ceux de croissance de la population mondiale sur la même période (23 %), ainsi que la remontée (ces 5 dernières années) de la courbe totalisant les sous-nutris à l’échelle de la planète ne pouvaient que démontrer qu’on allait vers de plus en plus de déséquilibre. Bien évidemment, la variable démographique n’est pas la seule en cause, car la crise est systémique : et c’est bien une autre des caractéristiques de la situation, dont il faudra se souvenir au moment de chercher des solutions. Le hiatus grandissant entre offre et demande s’origine aussi dans l’évolution de la structure de cette dernière : en effet les consommations intermédiaires ont crû très fortement car, développement économique oblige, partout –notamment en Asie de l’Est et en Asie du Sud-, où apparaissent des classes moyennes, la consommation de viande et de produits laitiers explose ; or, il faut 7 calories végétales pour produire 1 calorie animale…

- Cours mondiaux des principales céréales
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Wheat: blé Maize: maïs Rice: riz Source: Crop Prospects and Food Situation (FAO, avril 2008)
D’autres facteurs interviennent aussi : l’envolée des prix du pétrole, tendance de long terme et prévisible s’il en fût, joue au moins à deux niveaux. Directement, et pour toutes les formes d’agriculture moderne, et ce quel que soit le pays, au Nord ou au Sud, les cours élevés du pétrole tirent vers le haut les coûts de fabrication des intrants (engrais, pesticides, par exemple), les charges dûes à la mécanisation (utilisation des tracteurs, des motoculteurs et des pompes) et celles dûes aux transports. Toutes ces hausses, du côté de l’offre, seront en période de forte demande, bien évidemment répercutées sur les prix FOB. Mais indirectement aussi ; les sommets qu’atteint le prix du baril d’or noir rendent de plus en plus compétitives les autres énergies, et notamment celles venant des agrocarburants. Dès lors, la concurrence entre la calorie végétale à objectif alimentaire et celle à vocation énergétique tourne au profit de cette dernière et c’est ce que les investisseurs ont bien compris, notamment au Brésil ; ceci se traduit par l’augmentation des surfaces cultivées destinées aux agrocarburants au détriment des terres dédiées à la nourriture des hommes.
Si on ajoute à ce panorama, le fait que les stocks de réserve sont au plus bas (19 % de la consommation annuelle mondiale pour les céréales, du jamais vu depuis plusieurs années), que les pourcentages des volumes totaux de céréales produites concernés par les échanges mondiaux sont structurellement faibles (7% du riz, 12,5% du maïs et 17,2% du blé) et que les élasticités de l’offre et de la demande sont elles aussi faibles (Loi de King), on comprend dès lors que les courbes de prix grimpent à toute vitesse et que les spéculateurs financiers – acteurs nouveaux sur ces marchés-, viennent surajouter un facteur multiplicateur à la crise…
Les perdants et…les gagnants ?
Peut-on déduire de tout ce qui précède que le niveau de l’offre est trop bas et qu’il « suffirait » d’augmenter la production pour que les problèmes soient résolus ? A bien y regarder de près, et en essayant de comprendre « qui sont les perdants, et qui sont les gagnants ? », les choses vont apparaître comme étant plus complexes.
Il tombe sous le sens que c’est au Sud que les problèmes les plus graves se posent. En ce qui concerne les produits alimentaires, il y a des consommateurs nets en ville mais aussi en zones rurales : ces derniers, paysans « sans terre », jeunes pas encore installés, femmes seules « chef de famille », réfugiés, personnes déplacées, artisans « périodiques », migrants « pendulaires », vieillards, handicapés, tous ceux et celles qu’on dénomme « groupes à risques » constituent le plus gros des bataillons des 850 millions de mal nourris que l’on décomptait jusqu’à présent à la surface de la Terre. Sont-ils placés à la même enseigne que leurs homologues urbains et péri-urbains ? Non, car ceux-ci, plus regroupés par définition, étaient, et sont de fait, jugés comme plus dangereux puisque capables de s’organiser et de protester… jusqu’à la violence. Nombre de gouvernements, particulièrement au Sud du Sahara, ont choisi, depuis longtemps, de nourrir à bas coûts ces populations urbaines pauvres. Profitant des cours mondiaux des céréales jusque là assez bas, des politiques d’aide alimentaire, notamment celle menée par les USA, des exportations commerciales des bas morceaux en provenance des abattoirs occidentaux, ces arbitrages politiques en faveur des habitants pauvres des villes du Sud deviennent, de fait aujourd’hui, inopérants. La nouvelle situation profitera-t-elle, pour autant, aux paysans des pays du Sud jusque là durement concurrencés sur leurs propres marchés ? Rien n’est moins sûr, même si en théorie les conditions nouvelles leur sont plus favorables ; en effet, trois questions se posent : quelle sera leur capacité d’adaptation ? quelle pourra être la vitesse d’adaptation ?, quelles politiques agricoles (en matière de crédit, d’approvisionnement en intrants, d’organisation des filières) pourront accompagner cette adaptation ?

- Une «émeute de la faim» en Egypte le 7 avril 2008.
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Depuis plusieurs semaines éclatent aux quatre coins de la planète des «émeutes de la faim». Les personnes sous-nutries n’ont pas d’autre solution pour attirer l’attention de leur gouvernement que de recourir à la violence.
Au Sud toujours, force est de constater, qu’un certain nombre de pays sont agro-exportateurs notamment de céréales et d’oléagineux (rassemblés pour les négociations de l’OMC dans le groupe de Cairns, qui comprend d’ailleurs aussi plusieurs pays « riches ») : le Brésil, l’Argentine, l’Afrique du Sud, la Thaïlande et la Malaisie voient aujourd’hui, dans le théâtre des échanges agricoles internationaux, leur position renforcée. Cela signifie-t-il pour autant que leurs populations respectives mangent à leur faim ? Poussant plus loin l’analyse, on s’aperçoit que les conditions de la sécurité alimentaire, telles qu’elles ont été rappelées lors du Sommet Mondial de l’Alimentation en novembre 1996 demeurent d’actualité : disposer, par région ou à l’échelle nationale, de produits alimentaires en quantité suffisante, certes, mais aussi, au niveau de l’individu, de « la garantie de l’accès économique à la nourriture », notamment en ayant des revenus ou plus largement des moyens de subsistance. C’est cette condition qui parfois fait défaut, dans un certain nombre de pays du Sud ; le paradoxe s’énonce alors de cette façon : on peut« crever de faim » dans un pays qui exporte des produits alimentaires.
Plus loin encore, au-delà de l’émotion provoquée par les images prises au cours des « émeutes de la faim » et illustrant celles-ci de commentaires, plusieurs médias ont rapporté le cri d’alarme de la FAO (en fait une publication périodique de cette agence des Nations Unies, les GEWS, Global Information and Early Warning System on Food and Agriculture) précisant que 37 pays étaient « en crise alimentaire ». A y regarder de près, on s’aperçoit que pour nombre d’entre eux, ce ne sont pas des niveaux de production trop bas qui sont à l’origine de leurs problèmes mais bien des difficultés d’approvisionnement ou de distribution, liées à des conditions climatiques (crues et inondations coupant les routes, par exemple), ou politiques (conflits, troubles civils, problèmes des réfugiés, etc.).
Que devrait faire l’Europe ?
« A situation de crise, mesures urgentes ! , donc… abondement des finances du Programme Alimentaire Mondial » semblerait être le mot d’ordre dicté par le bon sens et la morale… Mais, comme d’habitude, le diable se cache dans les détails, et c’est ici le facteur « temps » qui joue le rôle du « détail ». En effet, le risque est grand de voir réduite la complexité de la crise à une seule de ses facettes, à savoir le « manque » : « commençons par de l’aide alimentaire (annonce, par exemple à la mi-mars, du gouvernement français d’augmentation immédiate du budget 2008 de l’aide alimentaire de 30 millions d’euros), puis pour pérenniser l’effort, puisqu’ils manquent de nourriture, leur production étant insuffisante, la nôtre (l’européenne) étant « bridée » et pleine de potentialités, nous pourrons à l’avenir les nourrir, à condition qu’on nous permette de relancer l’agriculture productiviste ». Ainsi, risque-t-on de passer du court terme au moyen terme, et au long terme…, sans oublier au passage les profits des « grands céréaliers ». Les mesures de relance de la production pourraient même se voir recouvrir d’une auréole morale : « l’agriculture européenne contribue à la mesure de ses moyens à nourrir le monde ! » Au moment où l’on discute sérieusement de renégocier la PAC, les projecteurs mis de cette façon sur la crise alimentaire mondiale, sont une sérieuse « chance » pour les agriculteurs européens qui voudraient sauver le statu quo des « soutiens internes » et des « mesures commerciales de la politique d’exportation ». La Présidence française risquerait fort de ne pouvoir résister à des lobbys qu’elle connaît bien, puisqu’ils sont organisés à partir de la France !

- N. Sarkozy et Hans-Gert Pottering
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Dans quelques semaines la France prendra la présidence de l’UE. Parmi les dossiers que les autorités françaises auront sur «le grill» figure l’épineuse question de la réforme de la PAC. Entre pression des intérêts agricoles français et attente des pays du Sud, le chemin vers une réforme équitable entre le Nord et le Sud semble difficile à suivre pour le président Sarkozy.
Bien au contraire, comme l’a souligné récemment Bernadette Bourzai, Vice-présidente de la commission agriculture du Parlement Européen, « l’UE doit soutenir les cultures vivrières dans les PED » (La Croix, 15/ 04/ 08). Prendre position dans les négociations internationales en cours, comme par exemple dans le cycle de Doha au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) , pour que les PVD puissent s’organiser en « marchés communs régionaux » -reprenant en cela les intuitions fondamentales de la construction européenne qui reste pour de très nombreux pays un modèle -, voilà qui pourrait contribuer à la souveraineté alimentaire par « grandes régions » dans le monde. Il s’agit aussi, ici, d’influencer les arbitrages politiques de telle façon que la dépendance des PED vis-à-vis des approvisionnements externes, solution trop facile quand les cours sont au plus bas, mais tellement risquée en elle-même, soit réduite de façon progressive : la production mérite d’être relancée, mais en n’oubliant pas au passage les producteurs. Seuls des circuits d’approvisionnement les plus courts possibles garantissent alors tant la préservation de l’environnement que la stabilité des systèmes, et donc la répartition équilibrée des activités sur les territoires.
On le voit, la situation alimentaire mondiale, dont certains aspects prennent la forme d’une crise et de troubles sociaux explicitement liés au renchérissement des denrées alimentaires, traverse de graves difficultés. Pour peu qu’on s’intéresse à leur genèse, on s’aperçoit que les problèmes sont systémiques. Dès lors, les solutions ne peuvent être que systémiques elles aussi, et on devrait prendre garde à tous les « faiseurs de miracle » annonçant une voie simple à suivre prometteuse de « lendemains sans faim » à condition qu’on y mette les moyens… Bien au contraire, à l’instar de ce qui s’est passé en Europe, quand sa propre situation alimentaire a évolué des pénuries de la fin de 2° Guerre Mondiale à l’abondance des années soixante-dix, c’est à tous les segments de la chaîne alimentaire humaine qu’il faut s’attaquer : formation et organisation des producteurs, financements de l’agriculture, recherche et innovation, organisation des marchés et des échanges, normes de qualité. « Nourrir 9 à 10 milliards d’hommes » à l’horizon 2035 -50 est un défi auquel l’Europe peut et doit contribuer dans le respect de l’environnement et de l’équité entre les peuples. Elle a su relever de tels défis pour elle-même. Elle peut y contribuer avec les autres.


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