Extrême-droite : ces nouveaux visages qui défient l’Europe 1/2

Première partie : Les Héritiers

Depuis quelques années, l’échiquier politique des pays de l’Union européenne a tendance à virer fortement au brun. Un vent de populisme et de xénophobie souffle sur le continent. Si certains représentants de cette vague nationaliste sont connus de plus longue date du grand public, d’autres ont véritablement découvert les feux de la rampe il y a peu. Dernier en date, le leader des Vrais Finlandais, Timo Soini, dont le parti est devenu la troisième force du pays lors des élections législatives d’avril dernier, raflant 39 des 200 sièges du parlement.

Habitués des plateaux de télévision ou novices encore hésitants, ces figures de l’extrême droite européenne partagent un certain nombre de points communs. Jeunes par rapport aux « poids-lourds » vieillissants de la politique européenne – ils sont tous dans la quarantaine –, certains sont passés par les rangs de partis libéraux avant de mettre le cap plus à droite ou de créer eux-mêmes leurs partis. Outre leur prédilection pour les thèmes populistes, ils partagent également un sentiment anti-européen prononcé. Mais ce qui les unis au-delà de tout clivage possible, est leur profond ressentiment à l’égard de l’Islam, devenu l’argument de vente de prédilection pour courtiser leurs électorats nationaux.

Euros du Village revient sur leur parcours en deux épisodes. Première partie : les héritiers.


Qu’ils aient repris les reines d’un parti en déroute après une courte période de gloire ou qu’ils aient bouleversé l’échiquier politique et l’opinion publique dans leur pays, les héritiers ont une chose en commun : devoir faire du neuf avec du vieux.

FRANCE : Marine Le Pen et la fin du règne du père

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Marine Le Pen, lors du défilé annuel du FN en l’honneur de Jeanne d’Arc, le 1er mai 2011

Source : Neno° sur Flickr

Après 39 années de règne ininterrompu à la tête du Front National, le leader vieillissant, Jean-Marie Le Pen, a finalement cédé sa place. Et pas à n’importe qui, puisque c’est sa benjamine, Marine, qui lui succède en tant que présidente depuis le début de l’année 2011.

Conseillère régionale de la région du Nord-Pas-de-Calais depuis 1988, avec une interruption entre 2004 et 2010, et députée au Parlement européen depuis 2004, Marine Le Pen, qui fêtera cette année ses 43 ans, est loin d’être une novice en politique. Mais bien que ses débuts dans le milieu remontent déjà aux années 1980, elle est longtemps restée dans l’ombre d’un paternel monopolisant le devant de la scène médiatique. Ce n’est que lors des élections présidentielles de 2002, alors qu’elle participe à un débat télévisé sur la chaîne France 3 pour commenter les résultats du premier tour, qu’elle apparait véritablement pour la première fois aux yeux du grand public français. Ce jour-là, son père, Jean-Marie Le Pen, venait d’arriver au second tour des élections présidentielles avec près de 17% des voix, devançant le candidat socialiste Lionel Jospin de quelques dixièmes de points et talonnant le président sortant Jaques Chirac de 3 points.

Malgré sa descendance directe avec le fondateur du parti, la course pour la présidence du Front National, qui s’est achevée au mois de janvier dernier, a été particulièrement ardue pour Marine Le Pen, opposé à Bruno Gollnisch, numéro deux du parti et longtemps considéré comme le dauphin naturel. Au mois de juillet 2010, Sylvain Crépon, chercheur au Laboratoire Sophiapol de l’Université Paris Ouest-Nanterre, résumait ainsi la situation entre les deux prétendants pour le quotidien Libération : « Gollnisch tient la ligne, elle a pour elle le nom ». Bruno Gollnisch, député européen et conseiller régional de Rhône-Alpes, s’affiche en effet dans la droite lignée du gourou Jean-Marie. Suspendu en 2005 pour une durée de cinq ans par le conseil disciplinaire de l’Université Jean Moulin Lyon 3, au sein de laquelle il enseignait le japonais, suite à des propos révisionnistes tenus lors d’une conférence de presse l’année précédente, ses positions sont fidèles à celles de l’ancien chef du Front National, lui aussi condamné à diverses reprises, entre autres pour avoir qualifié en 1987 les chambres à gaz de « détail de l’histoire », lors de l’émission de radio Le grand jury RTL- Le Monde. Le 10 mai, le Parlement européen a même approuvé à une écrasante majorité (551 voix sur 632) la levée del’immunité parlementaire de Gollnisch, après une plainte pour « incitation à la haine raciale » visant des propos anti-Islam tenus par son groupe politique en 2008.

C’est de ce passé, symbole d’une vieille garde pétainiste collant à l’image du Front National, que Marine Le Pen veut se démarquer avec un discours plus policé, prenant soin d’éviter tout dérapage antisémite et isolant les anciens cadres du parti. Les récents sondages en vue des présidentielles de 2012 montrent qu’elle est beaucoup plus acceptable que son père pour les électeurs français et les militants de la droite conservative, déçus par le parti au pouvoir l’UMP de Nicolas Sarkozy . Un sondage de l’institut Harris Interactive, publié par le quotidien Le Parisien en mars dernier - et fortement décrié par la suite, la présentait même en tête des intentions de vote pour le premier tour. Le soutien populaire au président Nicolas Sarkozy ayant considérablement chuté au cours des derniers mois. Elle apparaît comme une alternative pour ceux qui pensent que le gouvernement actuel est trop timide sur les thèmes comme l’immigration, l’Islam et la sécurité. Jeune, diplômée – elle a exercé le métier d’avocate avant de se concentrer uniquement sur la politique – et dynamique, elle a aussi l’avantage d’attirer des électeurs plus jeunes.

Régulièrement mise en avant comme une personnalité plus moderne et consensuelle que son père, Marine Le Pen n’en reste cependant pas moins un personnage politique controversé, qui sait jouer sur les mots et souffler sur les braises de l’islamophobie. En décembre 2010, lors d’un déplacement à Lyon, elle établissait un parallèle entre les « prières de rue » des musulmans et un état d’« occupation ». Attaquée notamment par l’association du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), elle s’était défendue d’avoir fait toute comparaison entre musulmans et nazis. En février dernier, c’était au tour du financement des mosquées en France d’entrer dans sa ligne de mire. Interrogée, lors de l’émission du Grand Jury RTL/LCI/Le Figaro, pour savoir s’il fallait construire des mosquées pour mettre fin aux prières dans la rue, elle déclarait : « Ceux qui n’ont pas de place dans la mosquée n’ont qu’à prier chez eux ».

Pour Jean-Yves Camus, tout comme dans le cas de Geert Wilders, l’opposition à l’Islam est en tête du programme de la nouvelle présidente du Front National. « Pour Marine Le Pen, les racines de la France se trouvent dans les traditions chrétiennes », explique-t-il.« Avec Marine Le Pen, la problématique de l’identité nationale est devenue récurrente au sein du Front National, mais le parti a changé d’image et ne prône plus l’exclusion de tous les étrangers non européens. Il se concentre actuellement sur la menace posée au monde occidental par l’Islam. Islam et non islamisme, le Front National ne faisant pas de distinction entre les deux ».

Marine Le Pen, à l’instar de son père, sait aussi utiliser le prétendu « langage du peuple ». Ainsi, lors de la convention présidentielle du Front national à Lille, en février dernier, elle défendait une idée, classiquement française, selon laquelle l’Etat a le devoir d’intervenir dans l’économie pour défendre les plus démunis. « Elle s’attaque au « grand capital » comme le fait traditionnellement l’extrême gauche », souligne Camus. Depuis quelques temps, elle met aussi volontiers en avant ses thèses anti-européennes, déjà soutenues par son père en son temps, défendant l’idée selon laquelle France devrait quitter l’Union européenne et la zone euro.

Dans un climat social porté par la crise et où le libre-échange et économie de marché s’imposent à grands pas, ce discours sur un Etat providence et un retour au protectionnisme rassure. Tout en affinant les angles, Marine Le Pen fait le lien avec la politique menée par son père. Elle se targue d’incarner une alternative intègre face aux élites politiques dirigeantes, jugées trop timorées sur les questions présentées comme cruciales pour la population française, comme l’immigration, et motivées uniquement par la quête du pouvoir et l’appât du gain. La possibilité d’une répétition du scénario de 2002 aux élections présidentielles de 2012, avec cette fois la fille à la place du père, n’est pas à exclure.


SUEDE : Jimmie Akesson et la fin de l’exception suédoise

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Jimmie Åkesson

Entré au sein des Démocrates Suédois en 1995 et arrivé à sa tête en 2005, Jimmie Akesson, né en 1979, s’est fixé un seul but : apporter à son parti la consécration politique.

Bien qu’ils aient officiellement rejeté le nazisme en 1999, les Démocrates Suédois, dont le parti a été fondé en 1988, trouvent leurs racines dans la mouvance du fascisme suédois. Au cours des années 1990, ils vont cependant s’éloigner des groupuscules fascistes, terreau de leur inspiration originelle, et commencer à s’orienter vers le modèle de la démocratie parlementaire, comme leurs alter-égos européens du Front National français ou du Parti de la Liberté autrichien (Freiheitliche Partei Österreichs ou FPÖ). C’est l’ancien président des Démocrates Suédois, Mikael Jansson, aujourd’hui âgé de 46 ans, qui va tenter le premier de redorer le blason du parti, en interdisant en 1996 le port de l’uniforme durant les réunions.

Dès le début des années 2000, le « gang Scania », qui compte parmi ses rangs l’actuel président du parti, Jimmie Akesson, poursuit la politique de modération initiée par Jansson, en excluant les membres ouvertement extrémistes. L’intérêt prononcé d’Akesson pour le monde politique se révèle très tôt puisqu’il rejoint les Démocrates Suédois à l’âge de 16 ans, après un rapide passage au sein de la Ligue de Jeunesse Modérée, qui appartient au conservateur Parti du rassemblement modéré (Moderaterna). En 1998, alors qu’il n’est âgé que de 19 ans, il est élu conseiller municipal de la ville de Sölvesborg sous les couleurs des Démocrates Suédois, laissant présager une carrière prometteuse.

Bombers et uniformes ayant été interdits par son prédécesseur Jansson, il se charge, une fois à la tête du parti, de supprimer les passages racistes du programme des Démocrates Suédois. En 2001, le parti met officiellement un terme à toute relation avec sa fraction la plus radicale. Concernant la présence de néo-nazis au sein du parti, Akesson aime minimiser leur influence :« il y en avait quelques-uns dans le parti il y a 15 ou 20 ans ».

Changer l’image du parti ne suffisant pas au jeune Akesson, il s’attèle aussi à sa propre image. Abandonnant un style d’ordinaire plutôt négligé, il adopte les manières et habitus d’un carriériste honnête et sérieux, et opte pour les costumes-cravate, dans les tons classiques. Sa coiffure sage, légèrement gominée et ses lunettes d’étudiant lui confèrent une allure de premier de la classe. Ce qu’il cherche : sérieux et neutralité. Encore un peu hésitant lors de ses interventions télévisées, comme au soir de l’entrée des Démocrates Suédois au Parlement lors des élections législatives de septembre dernier- quand son regard fixe trahissait une lecture concentrée des prompteurs- il s’efforce de donner le change en se focalisant sur sa cible préférée : les immigrés, et en particulier les immigrés de confession musulmane.

Interviewé en janvier dernier pour l’émission Hard Talk de la BBC, Akesson expliquait que l’immigration était pour lui un sujet extrêmement préoccupant : « beaucoup d’immigrés sont venus en Suède au cours des dernières décennies. Beaucoup d’immigrés musulmans s’enferment dans les banlieues des grandes villes et construisent des sociétés parallèles ».Lors d’une séance parlementaire au lendemain des attentats à Stockholm- qui ont fait un mort et deux blessés au mois de décembre de l’année dernière- Akesson s’insurgeait contre l’extrême timidité du débat sur l’extrémisme islamique en Suède, qui selon lui serait bloqué par la peur d’être politiquement incorrect. Lors de la même séance, Maria Ferm du parti des Verts déclarait à son encontre : « Jimmie Akesson essaie de superposer l’image typique d’un terroriste à celle d’un musulman ».

Pour le journaliste et auteur suédois Henning Mankell, qui publiait une tribune en septembre 2010 dans le quotidien britannique The Guardian, les Démocrates Suédois recrutent avant tout au sein de la classe ouvrière, car celle-ci se sent délaissée par les partis traditionnels. Leur mise au ban de l’échiquier politique suédois contribue à accroître l’empathie à leur égard. Pour la journaliste suédoise Marina Ferhatovic, les Démocrates Suédois ont été isolés par les autres partis pendant des années, aussi bien au niveau municipal que national : « Cela leur a conféré un rôle de victime, avec lequel ils composent volontiers. Ils accusent aussi souvent les médias d’être ligués contre eux ».

Avant les élections législatives de septembre, une chaîne de télévision suédoise avait ainsi refusé de diffuser leur spot de campagne, dénonçant son contenu xénophobe. Dans ce spot, on aperçoit deux guichets – « retraites » et « immigration » - dans ce qui est sensé être un bureau d’allocations familiales assez sombre. Une vielle dame tente d’atteindre le guichet « immigration » à l’aide de son déambulateur, quand surgit soudain une meute de femmes affublées de burkas noires et munies de poussettes, qui se ruent sur le guichet « retraites ». Pendant ce temps, une voix de femme commente la scène : « Vous avez maintenant le choix. Le 19 septembre, vous pouvez tirer le signal d’alarme de l’immigration et non celui des retraites ».

Les Démocrates Suédois ont fait une véritable percée lors des législatives en récoltant 5,7% des voix et en gagnant 20 sièges sur 349. Une première pour un parti d’extrême droite en Suède, puisqu’aucun n’avait réussi jusqu’à présent à franchir la barre des 4%. Jimmie Akesson est même allé jusqu’à déclarer que son parti « avait écrit l’Histoire ». Pour de nombreux éditorialistes et observateurs suédois, ce succès est lié en grande partie à l’incapacité du gouvernent suédois à discuter ouvertement de sujets comme la politique d’immigration ou d’intégration. « Les gens ont peur de l’immigration. En Suède aussi, ils ont peur de perdre leur identité et d’être “déclassés” par les immigrés », commente Marina Ferhatovic. « Bien qu’elles soient exagérées, ces peurs sont peut-être une réponse naturelle aux défis actuels posés à la question de l’identité nationale. Pendant que les autres partis préfèrent éluder la question en la taxant d’attitude xénophobe, les Démocrates Suédois la mettent en avant, et les gens aiment ça ».

Depuis plusieurs années, les Démocrates Suédois sont relégués au rang de parias de la politique et les autres partis du pays refusent de les voir prendre une quelconque influence directe. Dans une analyse publiée sur le site Euractiv peu avant les dernières élections législatives, le journaliste suédois Mats Engström, rappelait cependant que la collaboration entre les Démocrates Suédois et la coalition de centre-droit ainsi que celle de l’opposition, restait possible, tout au moins officieusement. Il soulignait ainsi comment le gouvernement du Premier Minister Carl Bildt avait travaillé de manière non-officielle entre 1991 et 1994 avec un parti anti-immigrés.

La Suède n’est donc plus un îlot d’exception au milieu de la vague brune européenne. Cependant, malgré le « nettoyage » opéré au sein des Démocrates Suédois par Akesson, le scepticisme quant à leur réel fonds politique reste de mise. Ainsi, l’ancien chef-rédacteur du quotidien suédois Dagens Nyheter, Anders Melbourn, confiait en septembre 2010 au magazine allemand Spiegel Online : « ce ne sont pas de simples populistes de droite, mais des hommes du milieu néo-nazi ». Au lendemain des élections, des milliers de Suédois descendaient dans les rues pour protester contre leur entrée au parlement aux cris de slogans comme « pas de racistes dans notre parlement ».


AUTRICHE : Heinz-Christian Strache, le digne successeur de Jörg Haider

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Heinz-Christian Strache

Sugarmelon.com, sur Flickr

Des yeux azur, un sourire impeccable, une silhouette sculptée à coups de scéances de cardio-training et de musculation dans les salles de sport de la capitale autrichienne, des tenues en vogue souvent rehaussées d’une écharpe dernier cri : voilà les composantes de la marque “HC”, nom de code d’Heinz-Christian Strache. Connu pour écumer les discothèques viennoises, à la recherche de jeunes électeurs qu’il soudoie à l’aide de généreuses tournées de Red Bull, tout en faisant la promotion de son CD de rap truffé de clichés – « Les représentants du peuple sont des traîtres, l’Orient en Occident » -, et bien qu’à la tête du populaire Parti de la Liberté (Freiheitliche Partei Österreichs ou FPÖ), le profile de Strache ne correspond pas particulièrement à celui du fin stratège politique.

Prothésiste dentaire de profession, il se lance dans la politique en 1991 à l’âge de 22 ans, pour rejoindre les rangs du FPÖ dans un arrondissement de Vienne, sa ville natale. Deux ans plus tard, il devient le président de l’organisation de jeunesse du parti, mais il lui faudra attendre encore huit ans avant d’être élu au parlement local en 2001 et devenir chef du groupe parlementaire du parti à Vienne.

Peu de temps avant un congrès du parti en avril 2005, le deputé européen Andreas Mölzer, un temps chef de file de l’aile droite du FPÖ et ancien bras-droit de son défunt leader Jörg Haider, est exlu pour avoir critiqué dans son magazine Zur Zeit la direction du parti sous Haider et sa soeur Ursula Haubner. Son exclusion est vivement contestée au sein du parti et va permettre au jeune chef de la fédération viennoise, Heinz-Christian Strache, de sortir de l’ombre et de s’imposer comme l’étoile montante du parti. Haider quitte le FPÖ, laissant derrière lui les ultras, pour fonder son parti, l’Alliance pour l’Avenir de l’Autriche (Bündnis Zukunft Österreich ou BZÖ), et poursuivre une politique d’alliance avec le conservateur Parti populaire autrichien (Österreichische Volkspartei ou ÖVP). En avril 2005, sa soeur abandonne elle aussi le FPÖ pour le rejoindre et c’est Strache qui la remplace à la tête du parti.

De modèle, Haider devient à cette époque le principal rival de Strache. Ce dernier sera d’ailleurs qualifié par Haider de « nain politique » dans un entretien avec l’hebdomadaire allemand Spiegel en septembre 2008. « Il me fait pitié », ajoutera même l’ancien chef du parti. Aux élections législatives de 2008, Strache obtient 18,5%, et même 25% auprès des 16-30 ans, dépassant son concurrent du BZÖ, et signe ainsi sa première victoire. Bien que Haider ait déjà perdu une grande partie de son influence politique suite à son abandon du FPÖ, sa mort dans un accident de la circulation en octobre 2008, enlève certainement une épine du pied au jeune Strache, pour qui la voie est désormais complètement libre. Il rendra tout de même hommage à celui qui fut un temps son mentor en regrettant « la perte d’un homme politique de premier plan ».

Tout comme Haider de son temps, Strache n’hésite pas à s’entourer de jeunes militants issue de Burschenschaften, ces corporations étudiantes nationalistes d’inspiration pangermanique et fermées aux femmes. Ces organisations se distinguent par le lien qui les unit au national-socialisme et leur attachement à la tradition du duel à l’épée. Le FPÖ recrute la plupart de ses cadres via ces corporations, et ce sont par exemple des membres de la corporation « Silvania » de Vienne qui imposèrent Jörg Haider à la tête du parti en 1986. Au début des années 1990, le FPÖ commence à prendre ses distances de sa propre corporation étudiante, suite à une escalade de violences racistes imputée à ses membres. Dans un article publié en octobre 2009 dans l’hebdomadaire L’Express, le journaliste Basile Gauquelin notait cependant qu’en 2006, sur les 16 députés mâles du FPÖ, 15 appartenaient à des corporations. Si Haider était issu d’une famille ouvertement nazie, Strache ne possède pas ce patrimoine, mais son engagement au sein d’une Burschenschaft, « Vandalia », pour laquelle il se serait battu en duel en 2004, compense ce manque.

Au mois d’octobre 2010, le FPÖ enregistre une spectaculaire percée aux élections provinciales de Vienne, atteignant 27% et se plaçant directement derrière le parti social-démocrate du SPÖ (Sozialdemokratische Partei Österreichs), qui n’obtient que 44,3%. Pour Strache, la victoire est double, car il parvient ainsi à démontrer qu’il peut égaler son défunt rival, Jorg Haider, qui avait donné 27,9% des voix au FPÖ à Vienne en 1996. Sur son blog, le député européen Bruno Gollnisch, félicitait Strache, qu’il qualifie de « fidèle ami du Front National et de Bruno Gollnisch ».

Strache cherche cependant à se racheter une conduite et à jeter l’ombre sur son passé obscur, tentant entre autres de faire oublier sa participation à des entraînements para-militaires avec des extrémistes de droite connus de la scène autrichienne. Soucieux de profiter des courants actuels, sa réthorique ne se base pas sur des références au Troisième Reich, mais sur des arguments anti-Islam.

En 2009, il n’hésite pas à manifester dans les rues de la capitale autrichienne, croix en main, contre l’agrandissement d’un centre islamique. Il concentre aussi ses attaques contre le SPÖ qu’il accuse régulièrement de complaisance à l’égard de l’Islam et des dérives islamistes, utilisant des slogans tels que « Nous protégeons les femmes libres – le SPÖ defend le foulard islamique ». Strache ne craint pas le politiquement incorrect et n’hésite pas à déclarer qu’il veut renvoyer tous les étrangers qui profitent du système social autrichien et qu’il milite en faveur de l’interdiction générale de constructions de mosquées. Dans un entretien avec le quotidien britannique The Telegraph en octobre 2008, il s’insurgeait aussi contre ce qu’il appelle « le racisme inversé » : « Dans certaines écoles, seules deux enfants sur trente sont Autrichiens et sont confrontés quotidiennement au racisme ».

La déconfiture des socio-démocrates et des partis conservateurs aux dernières élections législatives semble tenir principalement au fait qu’ils ont ignoré jusqu’à présent le mécontentement grandissant de la population autrichienne à l’égard de l’immigration ainsi que les peurs face à la question de l’Islam. Pour la journaliste autrichienne Marion Bacher, Strache instrumentalise ces peurs. « Il se sert de sujets comme les étrangers, l’immigration ou l’intégration », commente la journaliste. « Mais en même temps, ce sont des sujets importants délaissés par les autres partis. Si les gens appréhendent par exemple l’élargissement de l’Union européenne à l’Est, et même si cette peur est avant tout irrationnelle, il faut en parler ».

Strache cherche à courtiser l’électorat traditionnel des sociaux-démocrates du SPÖ. Lors des élections provinciales de 2010, de nombreux observateurs notaient qu’il avait marqué des points dans les quartiers populaires de Vienne, notamment dans les cités de logements sociaux, traditionnels bastions de la social-démocratie. Pour le politologue Benedikt Narodoslawsky, auteur d’un ouvrage sur la montée du FPÖ - « BLausprech – Comment le FPÖ attrape ses électeurs »- le FPÖ arrive à mélanger les genres : « il se présente comme le parti social de la « patrie », mélangeant droite et gauche, entre nationalisme et socialisme ».

Le 13 avril dernier, le vice-chancelier autrichien et ministre des Finances conservateur Josef Pröll a présenté sa démission pour raisons de santé. Rapidement, le nom de Strache a commencé à circuler comme potentiel successeur. Marion Bacher conclut sur le paradoxe posé par le personnage :« les journalistes ne prennent pas Strache au sérieux, disant qu’il est beaucoup plus bête qu’Haider et donc moins dangeureux. Ils se moquent de lui, mais en même temps, ils l’annoncent comme le prochain vice-chancelier ».


La deuxième partie de cet article, « Les autodidactes », sera publiée le 7 juin 2011.


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ralbol13
7 juin 2011
22:28
Extrême-droite : ces nouveaux visages qui défient l’Europe 1/2

Votre argumentaire sur Bruno Gollnisch me semble assez malhonnête.

En effet, Bruno Gollnisch a déposé un recours devant la Cour européenne des droits de l’Homme concernant l’affaire dont vous parlez.

Et 23 juin 2009, la chambre criminelle de la Cour de cassation a cassé sans renvoi l’arrêt de la cour d’appel. Dans son arrêt, la Cour a considéré que « les propos retenus dans la citation, qui renferment des énonciations contradictoires, ne permettent pas de caractériser à la charge du prévenu le délit de contestation d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité ».

Bruno Gollnisch est donc blanchi et la condamnation à payer des dommages et intérêts aux associations qui se sont portées parties civiles tombe également. Évènement rare dans notre pays !

D’où, je trouve une certaine malhonnêteté « journalistique » de votre part !

Ainsi que votre référence à la plainte pour « incitation à la haine raciale » de la LICRA et l’amalgame avec les phrases précédentes. En effet, la façon de présenter ce procès en cours d’instruction démontre dans votre « papier » une « présomption d’innocence à géométrie variable » !

Elif Kayi
8 juin 2011
21:57
Extrême-droite : ces nouveaux visages qui défient l’Europe 1/2

La Cour de cassation a effectivement annulé la condamnation de Mr Gollnisch pour « contestation de crimes contre l’humanité » en juin 2009. Le fait que la Cour de cassation ait annulé la condamnation n’ôte en rien le caractère ambigu et problématique des déclarations (exemple : « Quant à savoir la façon dont les gens sont morts, ce débat doit avoir lieu »). En cela, l’adjectif « blanchi » employé par Wikipedia (dont vous utilisez la source) est discutable.

Des propos peuvent être vivement critiquables (dans le cas présent, il serait question de révisionnisme plutôt que de négationnisme), même si la justice estime qu’ils ne tombent pas -ou pas encore, question de jurisprudence aussi - sous le coup de « la loi ». Il me semble dangereux de limiter le débat politique et idéologique à des arrêts (à fortiori si l’on tient aussi compte du fait que la justice n’est de toute manière pas « statique » et évolue).

Auteurs

Elif Kayi

Elif Kayi a fait des études de langues étrangères et d’économie à l’université de Lyon (Jean Moulin) et un Master d’Etudes européennes à l’Université d’Hambourg. Elle a vécu et étudié (notamment deux ans dans le cadre des échanges Erasmus) dans différents (...)
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