Abstention, quand tu nous tiens
Le Parlement européen est la seule assemblée parlementaire multinationale au monde à être élue au suffrage universel. Les élections européennes de 2009 constituent la plus grande élection transnationale de l’histoire et marquent également le trentième anniversaire du vote au suffrage universel direct du Parlement européen. Quelque 375 millions de citoyens européens sont ainsi appelés à choisir entre le 4 juin et le 7 juin les 736 députés européens qui siégeront à Strasbourg et Bruxelles, parmi plus de 9000 candidats.
Au fil des années, les pouvoirs du Parlement européen n’ont cessé d’augmenter. Le taux d’abstention aux élections européennes a emprunté le même chemin.
Depuis les premières élections de 1979, le taux de participation a ainsi progressivement chuté. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 62% de participation en 1979 pour seulement 45,5% en 2004, la Slovaquie et la Pologne connaissant des taux en deça de 20%. 160 millions de votants en 2004 contre 190 millions restés à la maison... une réalité que les sondages confirment pour 2009.
La France, elle, figure en position honorable : avec des scores oscillant entre 44% et 47% de personnes se déclarant décidés à aller voter, elle « fait mieux » que bon nombre des autres États membres (à l’exception forcée de certains pays, comme la Belgique, où le vote est obligatoire). Comment donc expliquer cette tendance ?
Le chemin facile : « la faute aux médias »
Le manque d’intérêt des médias pour la campagne européenne est un facteur explicatif récurrent du désintérêt citoyen. La formule est classique : si les médias ne font pas leur travail, tous les efforts pour impliquer le citoyen lambda seraient vains ou presque. C’est un message porté par de nombreux responsables politiques. Daniel Cohn-Bendit, ainsi, dans les débats télévisés auxquels il a participé ces dernières semaines, n’aura eu de cesse de le répéter (d’abord chez Yves Calvi, dans « Mots croisés spécial européennes du 24 mai 2009 » puis une nouvelle fois durant le sulfureux « A vous de juger » animé par Arlette Chabot).
La couverture des Européennes de 2009 en France
Alors, que font les médias ? Il nous semble à vrai dire, que ceux-ci, eu égard à l’obscurité des enjeux européens et à la complexité du mode de scrutin, font dans l’ensemble leur boulot. Les temps médiatiques, l’ouverture internationale, la priorité donnée à l’information sur le spectacle n’étant pas les mêmes selon les supports, il importe toutefois de distinguer l’écrit de l’audiovisuel.
Côté presse écrite, les grands titres de la presse nationale (Le Monde, Le Figaro, La Croix, Libération, etc...) et de la presse quotidienne régionale ont tous consacré ces dernières semaines une part substantielle de leurs sujets (et de leur Unes) aux élections européennes du 7 juin prochain. Ça et là apparaissent de riches dossiers spéciaux (disponibles sur la quasi-totalité des versions Internet des journaux). Même constat sur la blogosphère, qui a connu une floraison considérable de blogs dédiées aux Européennes, sous l’impulsion, bien souvent, des grands titres nationaux (notamment Le Monde.fr). Ce phénomène marque une rupture notoire avec les précédentes élections européennes, et confirme, de manière plus structurée, le mouvement lancé par le débat sur le référendum de 2005 (dont nous sommes un exemple).
Côté audiovisuel, indéniablement, le constat est beaucoup moins positif que dans l’écrit. La couverture de la campagne a commencé très tard, et le traitement des européennes est incomparable avec celui des grandes échéances nationales. Mais il faut se méfier des points de comparaison : la couverture des élections européennes ne peut être comparée qu’à celle des élections européennes précédentes, en 1999 et 2004, et non à celles des échéances nationales ou même du référendum de 2005, qui portait des clivages clairs et qui a donné lieu à des oppositions frontales. Il faut se souvenir qu’en 1999 et 2004 les émissions spéciales sur les européennes étaient quasiment absentes du petit écran. Cette année, les chaînes du service public auront fait un effort : France 2 (Mots croisés et A vous de juger), France 4 (Questions de génération : spécial Européennes) France 5 (deux émissions de Ripostes sur la question) et surtout France 3, qui a multiplié les débats régionaux, en cohérence avec le mode de scrutin, n’auront pas démérité. Certes, on reste loin des cinq débats en prime time entre têtes de liste du Danemark, cela se limite largement au service public, mais un léger progrès vaut mieux qu’une régression. D’autant que ce n’est pas là que se trouve le cœur du problème.
Couverture de l’actualité européenne contre couverture des élections européennes
Le constat est indiscutable : élections européennes mises à part, la couverture de l’actualité européenne par les médias nationaux ne reflète que partiellement l’importance de l’échelon européen. C’est au regard de ce traitement de l’actualité qu’il faut considérer celui de la campagne de 2009. Si les médias ne traitent l’information européenne que lors des référendums, présidence de l’UE ou des élections européennes, le citoyen ne s’y retrouve pas. Une bonne couverture des élections européennes sans couverture régulière de l’actualité européenne en dehors des échéances électorales revient ainsi à coller un pansement sur une jambe de bois.
En l’absence d’un « espace public européen », le manque d’intérêt des rédactions nationales pour les questions purement européennes est déjà une évidence. Les incantations des plus pro-européens n’y feront rien : en l’absence d’une réelle conscience collective, les « nouvelles » européennes ne bénéficient pas spontanément d’un traitement régulier. L’Europe dans les médias est une affaires d’« a-coups ». Pour que les médias nationaux traitent l’information européenne, il faut un lien national : Présidence française de l’UE, décision de la Commission européenne d’autoriser une aide d’État aux pécheurs, multinationales européennes en difficulté économique, mélange de vins rouges et blancs pour produire du rosé... C’est donc, normalement, autour du lien entre espace public et débat politique national que se sera construite la campagne et sa couverture (le traitement de celle-ci sur les 4 versions linguistiques d’Euros du Village le reflète d’ailleurs très bien). Le choix (peut-être d’un commun accord entre les partis et France Télévisions) d’inviter à l’émission de France 2 A vous de juger (4 juin 2009) les chefs de file des formations politiques (Martine Aubry, Xavier Bertrand, François Bayrou et Olivier Besancenot) plutôt que les têtes de liste des mêmes partis aux élections européennes (Daniel Cohn-Bendit, Jean-Luc Melenchon ou encore Philipe de Viliers étant quand à eux têtes de liste et chefs de file) en est certainement une illustration à l’excès.
Un second facteur réside dans le fossé existant entre les correspondants français à Bruxelles, peu nombreux en comparaison de leurs collègues européens, et leur rédaction nationale. Il existe une culture particulière des correspondants de presse à Bruxelles, qui ne font plus partie de la culture journalistique de leur pays d’origine. Il existe une « bulle » des correspondants de presse à Bruxelles tout comme il existe une « bulle » des fonctionnaires européens et autres professionnels des questions européennes à Bruxelles. Les correspondants de presse peinent ainsi à s’imposer au sein de leur rédaction nationale, ce constat valant même pour des correspondants réputés et faisant autorité comme Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles. Ce malaise des correspondants traitant des questions européennes est d’ailleurs au cœur des préoccupations de l’Association des Journalistes Européens (AJE).
Quant à la pratique des processus d’information hors des médias traditionnels constitués par la presse écrite, la télévision et la radio, Internet n’a eu jusqu’à maintenant qu’une importance marginale dans le traitement des questions européennes, même si la tendance s’inverse quand on s’intéresse aux jeunes publics. Le rôle de l’information venant d’Internet est cependant en développement dans les processus routiniers de travail des journalistes produisant de l’information sur l’Europe.
Mais les sources du problème sont aussi à aller chercher dans le comportement des acteurs de l’actualité européenne et de cette campagne, à savoir les partis politiques.
La faute aux partis ?
La manière dont les partis politiques font campagne pour les élections européennes est elle aussi souvent pointée du doigt. Dans un pays où toutes les compétitions politiques sont tournées vers la présidentielle, les élections européennes sont considérées comme secondaires par rapport aux élections nationales par une grande majorité de partis, et la communication politique s’en ressent. Qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition ceux-ci les considèrent souvent comme des élections « test » de préparation pour des échéances nationales, et un thermomètre pour 2012, voire 2017. De nombreux partis nationaux et hommes politiques se concentrent sur les élections nationales aux dépens des européennes. C’est d’ailleurs de là qu’est partie la polémique entre François Bayrou et Daniel Cohn-Bendit au cours de l’émission d’Arlette Chabot, « A vous de juger », le 4 juin 2009 : Nicolas Sarkozy aura plus focalisé le débat que l’enjeu des élections européennes. L’électorat a ainsi tendance à fonder davantage son choix sur des questions nationales et de personnes que sur des questions européennes : la distribution des bons et mauvais points aux principales formations et figures de l’arène politique est un critère déterminant du choix.
Il n’est donc pas étonnant que les électeurs se plaignent d’être mal informés sur les sujets européens. Les médias se focalisent sur les sujets nationaux, reflétant par là même les choix opérés par les partis politiques eux-mêmes. On se retrouve donc en présence du classique paradoxe de la poule et de l’œuf...
La responsabilité est partagée. Sortir de ce cercle vicieux n’est pas une mince affaire. Les appels à plus de pédagogie, à plus d’Europe dans les médias n’y feront pas grand chose. Le temps, la forme des médias sont fondamentalement adaptés à la communication politique nationale. La communication politique européenne et les médias se cherchent encore. Qu’ils se trouvent est l’un des plus grands défis des 5 ans qui viennent.
A suivre...


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