Trouver quelque chose sur l’Union européenne dans les dossiers de Wikileaks relève de l’impossible défi. « Mais.. ? Comment ? Bruxelles ne représente-t-elle pas les intérêts européens dans les débats avec la puissance américaine ? » Pas vraiment. A l’inverse, les Etats-Unis ont cherché à éviter de trop vastes concertations avec l’UE, et ce, afin de trouver des accords bilatéraux avec les Etats membres. C’est ce que montrent les fuites sur lesquelles Wikileaks a fondé sa renommée. Celles que Julian Assange a postées sur la toile sur le thème Etats-Unis - UE, et qui donne un portrait plus qu’emblématique des rapports que l’armée la plus puissante du monde a entretenus avec ses propres alliés, sur la base de projets politiques et de juteux contrats. Il est évident que dans notre monde aujourd’hui globalisé, l’Europe passe au second plan en matière de politique extérieure.
Au-delà des politiques environnementales, de la formation et de la gestion de la transition (économique et politique) d’Etats en crise, l’UE n’apparaît pas dans les rapports Wikileaks comme un acteur diplomatique significatif. Ses intentions sont à l’image d’une « superstructure » institutionnelle incomparable à une puissance politique souveraine.
Economie, Afghanistan : des intérêts convergents
Mais avant tout, rappelons que les intérêts de l’UE sont bien plus proches de ceux des Etats-Unis que ce que l’on peut croire. Sans considération aucune pour leurs opinions publiques, tous les pays européens ont eu à traiter au moins une fois avec les Etats-Unis de façon bilatérale. Un exemple : en 2007, en pleine guerre contre le terrorisme, l’ambassade américaine aux Etats-Unis rapporte : « Il ne faudrait pas donner l’idée à Zapatero de devoir choisir entre les Etats-Unis et l’UE ». Washington est tout à fait consciente que José-Luis Zapatero a des visions bien trop socialistes pour partager une vision politique commune avec les Etats-Unis. Le diplomate commente « Nous avons de nombreux intérêts consolidés en Espagne, comme l’OTAN. Il faut agir sur la France et l’Allemagne. Nous soutenons fortement l’Union européenne et son élargissement ».
Un élargissement qui semble se briser sur fond de crise économique des PIIGS (Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne), les Etats ayant le plus de risques de défaut souverain au sein de la zone euro. A cet égard, dans une conversation de janvier 2010 avec l’ambassadeur américain à Rome, David Thorne, le Premier Ministre italien, Silvio Berlusconi, se dit confiant et lui rappelle que sa grande amitié avec le Premier Ministre grec, George Papandréou, peut résoudre tout risque de contagion en Italie.
Mais l’argument qui intéresse véritablement les Etats-Unis (et l’OTAN) est certainement la guerre contre le terrorisme, sans laquelle il n’y aurait même pas de Wikileaks. Les Etats européens, et l’Allemagne en tête, auraient dû, selon Washington, collaborer plus activement dans les actions de formation (des armées et des civils) directement en Afghanistan. L’Afghanistan reste d’ailleurs au cœur des discussions d’ambassadeurs ou du Ministre italien des Affaires Etrangère, Franco Frattini, qui propose à son collègue américain Robert Gates de transformer les plantations d’opium en oliveraies et de créer une école supérieure pour former la classe dirigeante afghane.
La Turquie : entre Europe et Orient
Pour trouver ne serait-ce qu’une once d’informations sur l’Union européenne, il faut en réalité chercher aux frontières méridionales, où la Turquie, dans un dossier daté du 20 janvier 2010, est décrite comme « très proche de l’Europe », dans ses relations économiques, mais qui reste attirée par la tentation d’un « néo-ottomanisme » qui la verrait plus intégrée dans une zone moyen-orientale et donc musulmane, mettant en péril sa (déjà) incertaine participation au projet communautaire européen.

- Le logo de Wikileaks
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Wikileaks est une organisation internationale sans but lucratif qui reçoit du monde entier des documents secrets et els télécharge sur son site web.(Foto : flickr, jabka)
Le double langage de la diplomatie française
Les dossiers fuités rapportent également quelques étincelles avec la France au sujet de la politique extérieure : Paris a en effet accusé les Etats-Unis, en février 2010, de ne pas avoir suffisamment pris en compte l’avis de ses alliés européens dans sa stratégie à l’égard de l’Afghanistan. Une façon diplomatique de justifier la vente de 4 vaisseaux militaires Mistral à Moscou, qui sera conclue 2 mois plus tard, pour la maudite somme de 600 millions d’euros, ce qui constitue le premier achat russe d’armement lourd fabriqué en Europe. Moins d’un an auparavant, le 3 novembre 2009, Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner accueillaient chaleureusement un invité officiel américain, en soutenant que l’UE était l’allié le plus fort et le plus proche des Etats-Unis, et que la France et l’Allemagne en étaient les leaders naturels. Une position bien différente de celle soutenue par l’ancien président De Gaulle, comme le signale l’ambassadeur Rifkin....
Les affaires restent les affaires. On le sait. Mais les protestations américaines contre les démonstrations d’amour exprimées à l’égard de la Russie ne sont pas passées inaperçues. Ce que l’on peut d’ailleurs facilement observer dans les nombreux dossiers que Wikileaks a dévoilés. Un évènement bien réel, qui ne changera probablement pas les forces en présence, mais qui représente un véritable « 11 Septembre de la diplomatie internationale », comme l’a souligné Franco Frattini....
La stratégie américaine face à l’UE : diviser pour mieux régner
Toutefois, quiconque espère trouver des entretiens secrets entre les plus grands dirigeants européens et américains risque de rester sur sa faim, ce qui confirme que la véritable diplomatie demeure encore entre les mains des pays souverains, laissant ainsi sur la touche les institutions diplomatiques européennes.
Washington a bien clarifié que dans une Europe élargie, il était plus facile de jouer sur des tables séparées plutôt que de se concerter sur des solutions communes concrètes. C’est la raison pour laquelle les Etats-Unis ont préféré tâter le terrain auprès de l’Allemagne, de la France ou encore de la Slovénie avant de débattre avec Bruxelles du sort des réfugiés ouïghours chinois ou d’ex détenus de Guantanamo. Dans les documents fuités, l’UE est mentionnée comme étant un prétexte, une « couverture » ou un symbole à mettre sur des initiatives pro-bono ou culturelles, comme celle du programme voulu par la France en 2007 pour renforcer la société civile iranienne.
Les informations relatives aux zones dangereuses du monde, contenues dans ces dépêches diplomatiques, sont nombreuses. L’Union européenne ne rentre pas dans cette catégorie, si ce n’est pour la zone des Balkans, mentionnée à de nombreuses reprises et pour laquelle l’apport de l’Union européenne est considéré comme fondamental. C’est ainsi qu’on apprend qu’ Angela Merkel a posé le renoncement définitif du Kosovo par la Serbie comme condition préalable à la reconnaissance de son statut de candidat à l’UE.
De manière générale, il est possible de déceler une convergence significative des politiques des deux côtés de l’Atlantique, avec quelques concessions faites par les Etats-Unis à l’Union européenne. Les Etats-Unis ont par exemple peu à dire sur la tendance, de plus en plus en vogue au sein des Etats européens, de se désengager du champ diplomatique en Afrique et de donner plus d’espace, en revanche, à des initiatives commerciales. Une fausse indifférence aux enjeux des petits pays européens. Et des petits pays, l’Europe en compte beaucoup. 25, selon Nicolas Sarkozy (puisque ni la France ni l’Allemagne n’en font partie).

- Julian Assange est un membre de la direction et porte-parole principal de Wikileaks (Photo : flickr, Abode of Chaos)
L’UE face aux pays émergents et aux zones de conflit : entre impuissance et division
Certes, de nombreuses informations ne font qu’enfoncer des portes ouvertes mais elles ont au moins le mérite d’être lucides sur la réalité des politiques européennes. L’UE brille ainsi par son absence là où les tensions sont pourtant bien réelles, même si Wikileaks ne manque pas de révéler les ambiguïtés de l’UE en Géorgie et en Tchétchénie, où Vladimir Poutine n’est certainement pas un allié facile...
Par ailleurs, les câbles américains confirment que les États-Unis s’éloignent de l’UE, préférant ainsi plutôt un rapprochement avec les leaders de demain : la Chine, l’Inde, le Brésil, mais aussi la Turquie, l’Iran, Israël, l’arc méditerranéen...
Un calcul définitivement pragmatique, dans un contexte où il s’agit aujourd’hui de « recoloniser » les Etats et les marchés mais sans l’arsenal « anthropologique » des premières heures de la colonisation. Plus personne ne fait confiance aux États-Unis, ni à l’Europe, aujourd’hui plus que jamais confrontés à une crise d’identité en termes de politique étrangère.
Mais où se trouve donc cette Europe forte qui était prête à accueillir la Turquie, la Russie et même Israël ? Wikileaks ne le dit pas.
UE, Russie : les vérités de Chris Patten
Toutefois, malgré un budget réduit et un déficit galopant (l’Angleterre en serait à 12% en 2010, selon le gouverneur de la Banque d’Angleterre, et selon le document de Wikileaks daté du 17 février), la crise économique européenne ne touche pas encore les intérêts majeurs des pays membres, et ce, grâce au soutien des gouvernements à des entreprises comme ENI, véritables pouvoirs multinationaux dont l’Europe ne peut se passer si elle veut avoir une voix qui compte dans le monde. Sur ce point, le Commissaire européen pour les relations extérieures, Chris Patten, déclarait déjà en 2004 « L’Union européenne ne sera pas un réel pouvoir à cause du double statut de ses leaders [nationaux avant d’être européens], du problème chypriote et de la différence entre une alliance et une union. Sans parler des « yeux de tueur » du premier ministre russe Vladimir Poutine. »
Chris Patten finira son mandat en 2004, après avoir dévoilé quelques vérités fondamentales à l’Europe, et en en profitant pour exprimer son admiration envers les ambassadeurs américains à Bruxelles : « Chaque fois en Europe, il y a quelqu’un à table qui se montre trop prudent. Nous ne prenons pas de décisions comme les Etats-Unis ». Sans parler de la qualité des gouvernants de quelques pays : « Si quelqu’un devait manger avec eux, je lui recommanderai de prendre une cuillère très longue ».
« Nous sommes trop dépendants de l’énergie russe » ajoute Patten en 2004, « Poutine semble très raisonnable quand on parle de Moyen-Orient ou de politique énergétique, mais quand on parle de Tchetchenie ou d’islamisme extrême, ses yeux deviennent ceux d’un tueur ».


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Poco influente : l’UE secondo Wikileaks
EU not very influential according to Wikileaks

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